Le Tribunal des Flagrants Délires

Le Tribunal des Flagrants Délires

Le Tribunal des Flagrants Délires est probablement l’émission la plus drôle qu’on ait jamais entendu sur une radio de langue française. Produite par Claude Villers sur France Inter entre 1980 et 1983, elle était dans la lignée de la tradition satirique française.

On a toujours, chez nous, ri de la Justice, bien avant qu’elle se ridiculise en permanence comme elle le fait depuis l’avénement de la Cinquième République. Sans remonter jusqu’à la seule comédie de Jean Racine, Les plaideurs, on se souviendra, toujours au théâtre, de cette farce due à Georges Courteline, Un client sérieux, qui montrait un avocat retournant sa veste, ou plutôt sa robe, parce qu’il venait d’apprendre en pleine audience qu’on le nommait procureur : aussitôt, il se mettait à requérir contre le client qu’il défendait quelques minutes auparavant !

À la radio, sur Radio-Luxembourg relayée par Radio Monte-Carlo, il y avait eu, vers le début des années cinquante, une série hebdomadaire de « Tribunaux comiques », des saynètes assez courtes, dans lesquelles Yves Deniaud incarnait l’éternel accusé, éternellement innocent et donc éternellement condamné : Leguignon, lampiste. Rappelons que le personnage du lampiste avait été créé par « Le Canard Enchaîné » pour incarner le petit, le sans-grade, celui qui régulièrement payait pour les autres, les gros, les profiteurs, les patrons.

C’est à la rentrée de septembre 1980 que Villers produit cette nouvelle émission, en public, Le Tribunal des Flagrants Délires. Le principe : « juger » une personnalité, dont l’acte d’accusation a été établi après un interrogatoire conduit hors antenne par les deux assistants de l’émission, promus juges assesseurs. Des témoins prétendus sont conviés, souvent des chanteurs ou des écrivains. Un réquisitoire et une plaidoirie sont prononcés, puis le jury, composé de cinq spectateurs du studio, fournit un verdict. Enfin, le prévenu, acquitté ou condamné, doit accomplir une peine, en général chanter une chanson, à la rigueur dire un poème. Villers préside (il se fera parfois remplacer par José Artur), Luis Rego fait office d’avocat (parfois, au début, suppléé par Henri Garcin ou Éva Darlan), Pierre Desproges est le procureur de la République (remplacé beaucoup plus tard par Éva Darlan, Serge Papagalli ou Guénolé Azertyop). L’huissier est Bernard Pilot, qui vient de l’équipe de Thierry Le Luron, titulaire l’année précédente du même créneau horaire, de 11 heures à midi. Au piano, Georges Rabol, excellent pianiste antillais, de formation classique, en uniforme de brigadier de la gendarmerie !

Après des débuts un peu lents, l’émission remporte un triomphe. Il est juste de reconnaître qu’elle doit beaucoup à la personnalité de Pierre Desproges, dont les Réquisitoires vont devenir des références pour tous les humoristes à venir. Tout le monde pense que l’émission va donc être reconduite la saison suivante, d’autant plus que Mitterrand vient d’être élu à la Présidence de la République, et que Villers, contrairement à Desproges – superbe anarchiste –, s’est activé en sa faveur (il a même animé, au soir du 10 mai 1981, la fête socialiste sur la Place de la Bastille). Mais, contre toute attente, France Inter lui refuse ce qu’il demande, une prolongation de la durée de son émission et le budget nécessaire. Villers démissionne de France Inter et se voit vite engagé comme conseiller à la direction des programmes de Radio Monte-Carlo. Dans ses bagages, il emmène Desproges, qui se verra confier une émission d’une heure le samedi, animée par lui-même et Valérie Mairesse.

L’audience de France Inter chute illico ! Si bien qu’en fin de saison, Villers, d’ailleurs déçu par Radio Monte-Carlo, est opportunément rappelé à la maison mère, obtenant ce qu’on lui refusait un an plus tôt. Le Tribunal des Flagrants Délires connaît ainsi une nouvelle naissance après une année d’absence, en septembre 1982, avec les mêmes participants, rejoints par Jeanne Folly, journaliste à « Libération », et qui remplit le rôle – nouveau – du psychiatre chargé de faire le portrait psychologique de l’accusé. Attifée d’étrange manière, avec des gants de dentelle et un chapeau à voilette, elle se présente comme « Jeanne Folly, experte... très experte ». Seul l’huissier Pilot est remplacé par un inconnu et qui le restera, Marc Mutel. Le pianiste Georges Rabol, lui, est promu brigadier-chef !

Cette seconde saison est malheureusement gâchée par des dissensions entre Desproges et Villers, suivie d’une brouille qui entraîne au printemps 1983 le départ du premier. Encore une fois, l’audience s’effondre, et l’émission ne connaîtra pas de troisième saison.

Le Tribunal des Flagrants Délires était une émission de radio, mais, on l’a dit, se présentait, au public nombreux admis dans les studios, comme une émission de télévision : le décor d’un tribunal était aménagé, et les participants portaient les costumes adéquats. Le direct ayant été rapidement abandonné, on enregistrait deux émissions à la suite, les lundis, mercredis et vendredis, à partir de 14 heures : six émissions par semaine pour cinq diffusions, cela permettait d’avoir des réserves pour les vacances.

La télévision s’intéressa au Tribunal : Antenne 2, aujourd’hui France 2, enregistra deux émissions le mercredi 22 septembre 1982, avec l’intention de les diffuser. J’eus la chance d’être présent. Ce furent les procès de Jean-Marie Le Pen et de Patrick Poivre d’Arvor. Mais, pour une raison obscure, les enregistrements ne furent jamais télévisés.

De ces deux procès, le plus intéressant fut celui de Le Pen. Il est même resté historique, puisque le fameux adage de Pierre Desproges, « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui », fut émis durant le Réquisitoire prononcé contre le chef du parti d’extrême droite. Quant à la Plaidoirie de Luis Rego, particulièrement inspiré ce jour-là, elle fut si percutante que, en dépit de sa longueur tout à fait inhabituelle, quinze minutes, elle fut diffusée intégralement et a été reprise sur un CD : ce fut la célèbre « Journée d’une jeune fasciste », balancée sous le nez d’un Jean-Marie Le Pen forcé d’en rire pour faire bonne figure !

Et pourtant, l’enregistrement faillit ne pas avoir lieu... Le Pen, en effet, s’était présenté en compagnie d’un groupe de ses partisans, censés le « protéger », et il avait exigé leur présence dans le public. Villers, qu’on ne peut soupçonner de sympathies pour l’extrême droite, refusa et menaça de tout annuler. Après d’âpres négociations qui firent prendre à l’enregistrement un retard important, Le Pen dut renoncer, et l’émission eut lieu dans les conditions prévues et habituelles. Elle fut diffusée six jours plus tard, le mardi 28 septembre 1982, et rediffusée le 14 janvier 1983.

Il existe également un enregistrement en vidéo du Tribunal, tourné pour Antenne 2 là encore, et qui ne passa jamais sur France Inter. Mais cette fois, dans un décor différent, construit pour le tournage dans le studio 102, beaucoup plus grand que l’habituel studio 106. Cette audience ne durait qu’une heure. L’accusé était Jean Carmet, et les témoins étaient Laurent Voulzy, Paul Préboist, l’écrivain Georges Conchon, Alain Souchon et Michel Legrand. Censurée par la Direction, elle ne fut pas diffusée : plus exactement, on put la voir une fois, au-delà de minuit, dans le cadre de l’émission La vingt-cinquième heure, produite et présentée par Jacques Perrin.

La seule diffusion commerciale de l’émission de Villers, très difficile à monter pour cause de droits, eut lieu sous forme de cinq CD, co-édités par Radio-France et les héritières de Pierre Desproges. Ces disques ne contenaient que des Réquisitoires, après corrections pour en éliminer quelques bourdes et bafouillements. On y entend fort peu Rego et Villers. Ils méritent mieux, pourtant. Les Réquisitoires ont aussi fait l’objet de deux recueils en librairie.