Le Tribunal des Flagrants Délires

Peut-on rire de tout ?

Les coulisses du Tribunal

Il y avait foule, cet après-midi du mercredi 22 septembre 1982, porte B de la Maison de Radio-France : on enregistrait deux émissions du Tribunal des Flagrants Délires, les « procès » de Jean-Marie Le Pen et de Patrick Poivre (qui se dit) d’Arvor.

La première audience se termina fort tard : non seulement elle avait été exceptionnellement longue (il fallut en couper plus d’une heure pour la passer à l’antenne le 28 septembre), mais elle fut ouverte avec un retard inhabituel. Chargé de « chauffer » le public, l’huissier d’opérette expliqua que, les débats devant être filmés par Antenne 2, les acteurs étaient au maquillage, ce qui prenait du temps.

La réalité, il faut le dire, était tout autre : Jean-Marie Le Pen avait en effet exigé tout d’abord que le public du studio 106, qui reçoit 255 personnes, ne fût composé que de ses partisans. Exigence grotesque, et au surplus impossible à satisfaire : comment éconduire le vrai public ?

Renonçant alors à cette exigence, Jean-Marie Le Pen réclama, en compensation, la présence dans la salle de ses gardes du corps, et armés !

Inutile de dire que Claude Villers refusa tout net, menaçant même de supprimer l’émission.

Le Pen céda enfin, et l’émission put avoir lieu dans les conditions prévues.

On ne connut ces « détails », comme dirait le principal intéressé, qu’en 1993.

Et c’est lors de cette audience que fut prononcé le fameux adage, tant repris depuis, dont Pierre Desproges est l’auteur : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ».

Quoique, à vrai dire, il ne l’a pas dit comme ça. Lisez :

Le réquisitoire de ce jour-là

Françaises, Français, Belges, Belges, extrémistes, extrémistes, mon Président français de souche, mon émigré préféré, mesdames et messieurs les jurés, public chéri mon amour,

Comme j’ai eu l’occasion de le démontrer ici même récemment, avec un brio qui m’étonne moi-même malgré la haute estime en laquelle je me tiens depuis que je sais qu’il coule dans mes veines plus de 90 % de sang aryen et moins de trois grammes de cholestérol, les débats auxquels vous assistez quotidiennement, mesdames et messieurs, ne sont pas ceux d’un vrai tribunal. En réalité, je le répète, ceci est une émission de radio ; qui plus est, une émission de radio dite « comique », ou au moins qui tente de l’être. Aussi, le rire, parlons-en, et parlons-en aujourd’hui, alors que notre invité est Jean-Marie Le Pen. Car la présence de M. Le Pen en ces lieux voués plus souvent à la gaudriole para-judiciaire pose problème. Les questions qui me hantent sont celles-ci : premièrement, peut-on rire de tout ? Deuxièmement, peut-on rire avec tout le monde ?

À la première question, je répondrai oui sans hésiter, et je répondrai même oui, sans les avoir consultés, pour mes coreligionnaires en subversion radiophonique Luis Rego et Claude Villers. S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire sacrilège, blasphématoire (que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût), s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, à mon avis, on peut rire de tout, on doit rire de tout : de la guerre, de la misère, et de la mort. Au reste, est-ce qu’elle se gêne, la mort, elle, pour se rire de nous ? Est-ce qu’elle ne pratique pas l’humour noir, elle, la mort ? Regardons s’agiter ces malheureux dans les usines, regardons gigoter ces hommes puissants, boursouflés de leur importance, qui vont à cent à l’heure : ils se battent, ils courent, ils caracolent derrière leur vie, et tout d’un coup ça s’arrête, sans plus de raison que ça n’avait commencé. Et le militant de base, le pompeux PDG, la princesse d’opérette, l’enfant qui jouait à la marelle dans les caniveaux de Beyrouth, toi aussi à qui je pense et qui a cru en Dieu jusqu’au bout de ton cancer, tous, tous, nous sommes fauchés un jour par le croche-pied rigolard de la mort imbécile, et les droits de l’Homme s’effacent devant les droits de l’asticot. Alors, je vous le demande, mesdames et messieurs les jurés, quelle autre échappatoire que le rire, sinon le suicide ?

Donc, on peut rire de tout. Y compris des valeurs moins sacrées, comme par exemple le grand amour que vit actuellement le petit roi inamovible de la défense, ici présent : son grand amour s’appelle Marika, c’est la seule Aryenne au monde qui peut le supporter, ce qu’on comprendra aisément quand on saura qu’il s’agit de la poupée gonflable en peau de morue suédoise que sa tata Rodriguez lui a envoyée de Lisbonne en paquet fado.

Deuxième point : peut-on rire avec tout le monde ? C’est dur ! Personnellement, il m’arrive de renâcler à l’idée d’inciter mes zygomatiques à la tétanisation crispée. C’est quelquefois au-dessus de mes forces dans certains environnements humains : la compagnie d’un stalinien pratiquant, par exemple, me met rarement en joie ; près d’un terroriste hystérique, je pouffe à peine ; et la présence à mes côtés d’un militant d’extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie dont je déplore en passant, mesdames et messieurs les jurés, de vous imposer quotidiennnement la présence inopportune, au-dessus de la robe austère de la Justice, sous laquelle... je ne vous raconte pas. Ne vous méprenez pas sur mes propos, mesdames et messieurs les jurés, je n’ai rien contre les racistes ; c’est même le contraire, comme le dirait mon charmant ami le brigadier Georges Rabol, qui joue du piano ici tous les jours, et qui, je le précise à l’intention des auditeurs qui n’auraient pas la chance d’avoir la couleur, est presque aussi nègre que pianiste. Dans Une journée particulière, le film d’Ettore Scola, Mastroianni, poursuivi jusque dans son sixième par les gros bras mussoliniens, s’écrit judicieusement à l’adresse du spadassin qui l’accuse d’antifascisme : « Vous vous méprenez, messieurs, ce n’est pas le locataire du sixième qui est antifasciste, c’est le fascisme qui est anti-locataire du sixième ». Les racistes sont des gens qui se trompent de colère, disait avec mansuétude le président Senghor, qui est moins pianiste mais beaucoup plus nègre que Georges Rabol.

Claude Villers. - Mais Rabol est français, monsieur le procureur !

C’est toujours ça ! Pour illustrer ce propos, je ne résiste pas à l’envie de vous raconter une histoire vraie, monsieur Le Pen, cela nous changera des habituelles élucubrations névropathiques inhérentes à ces regrettables réquisitoires : je sortais récemment d’un studio d’enregistrement, accompagné de la pulpeuse comédienne Valérie Mairesse, avec qui j’aime beaucoup travailler, non pas pour de basses raisons sexuelles, mais parce qu’elle a une poitrine magnifique. Nous grimpons dans un taxi, sans bien nous soucier du chauffeur, un monotone quadragénaire de type romorantin couperosé de frais, et poursuivons notre conversation du plus haut intérêt culturel, tandis que le taxi nous conduit vers le Châtelet. Mais, alors que rien ne le laissait prévoir, et sans que cela ait le moindre rapport avec nos propos qu’il n’écoutait d’ailleurs pas, cet homme s’écrie soudain : « Ah ben moi, les Arabes, j’peux pas les sacquer ! ». Ignorant ce trait d’esprit sans appel, ma camarade et moi continuons notre débat. Pas longtemps. Trente secondes plus tard, ça repart : « Ah ben moi, les Arabes, vous comprenez, c’est pas de gens comme nous. Moi qui vous parle, j’en ai eu comme voisins de palier pendant trois ans, eh ben, merci bien, hein ! Ah les Arabes, hein ! Alors leur musique à la con, merde, hein ! Alors vous me croirez si vous voulez, hein, c’est le père qui a dépucelé la fille aînée ! Ah c’est comme ça, hein, c’est les Arabes, hein ! ». Alors, ce coup-ci, je craque un peu, je me retourne, et je dis : « Monsieur, je vous en prie, mon père est arabe ! – Ah bon ? Remarquez, votre père, je dis pas, hein, y en a des instruits, hein ? Et puis vous, on voit bien que vous êtes propre et tout. D’aileurs, je vous ai vu à Bellemare ». À l’arrière, brinquebalés entre l’ire et la joie, nous voulons encore ignorer. Hélas, la pause est courte. « Euh, oui, vot’père, je dis pas, hein. Mais alors, les miens, d’Arabes, pardon, hein ! Alors, y z-avaient des poulets vivants dans tout l’appartement, monsieur, hein, et vous savez c’qu’y leur faisaient ? Y leur arrachaient les plumes rien que pour rigoler. Et la cadette, j’suis sûr que c’est lui aussi qui l’a dépucelée, hein, ça j’suis sûr ça, ça s’entendait, alors ! Mais vot’père, je dis pas, hein. Et puis, de toute façon, les Arabes, c’est comme les Juifs, ça s’attrape que par la mère ». Cette fois je craque vraiment : « Ma mère est arabe, monsieur. – Ah bon, euh... Ah la la ! La Concorde à cette heure-là, y a pas moyen, hein ? Alors, t’avances, hé, connard ? C’est vert, hé ! Il est con, hé, retourne dans ton 77, hé connard !... Ah, voyez-vous, monsieur, voulez-vous que j’vous dise, y a pas que la race : y a l’éducation. C’est pour ça que vot’père et vot’mère, je dis pas ! D’ailleurs, je le dis parce que je le pense, vous n’avez pas une tête d’Arabe, hein. Ah ça, hein ! Et ça, croyez-moi, c’est l’éducation. Remarquez, vous mettez un Arabe à l’école, hop ! y joue du couteau. Et il empêche les Français de bosser, hein, ça c’est vrai. Alors voilà, 67 rue de la Verrerie, nous y sommes ; ça fait 32 francs ». Je lui donne 32 francs. « Ah ben, vous êts pas généreux, vous alors, et l’pourliche ? – Ah c’est comme ça », me vengeai-je enfin, « je ne donne pas de pourboire aux Blancs. Jamais ! ». Alors cet homme, tandis que nous nous éloignions vers notre sympathique destin, baisse sa vitre pour lancer : « Crève donc, hé, sale bicot ! ». À moi ! À moi, qui ai fait ma première communion à la Madeleine ! Voilà, mesdames et messieurs les jurés, voilà un homme qui se trompait de colère.

Le temps qui m’est imparti (socialiste, mais pas national, c’est toujours ça de pris), ainsi que la crainte de quitter mon nez rouge pour sombrer dans la démonstration politico-philosophique, m’empêchent de me poser avec vous la question de savoir si ce chauffeur de taxi était de la race des bourreaux ou de la race des victimes, ou des deux, ou plus simplement de « la race importune, et qui souvent foisonne », celle, dénoncée par Georges Brassens, « des imbéciles heureux qui sont nés quelque part » : « Quand sonne le tocsin sur leur bonheur précaire / Contre les étrangers tous plus ou moins barbares / Ils sortent de leur trou pour mourir à la guerre / Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ».

Aussi bien laisserai-je maintenant la parole à mon ami Luis Rego, qui poussa naguère ici même le plus troublant des cris d’alarme : « Les chiffres sont accablants : il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde ! »