Cher Jean-Luc Hees, Jean-Luc Hees a remplacé Yvan Levaï, congédié comme « trop à gauche », au poste de directeur de linformation de Radio-France. Ce qui ne lempêcha pas de garder son émission quotidienne ; dêtre, en somme, son propre directeur. Parvenu en 1999 au fauteuil de directeur de France Inter, il conserva son émission plusieurs mois. Ah ! les doubles casquettes...je suis très impressionné de devoir faire un papier sur un journaliste aussi considérable que vous. Mais quoi, aujourdhui, les serpents se mordent la queue, et les vedettes de laudiovisuel inspirent davantage de lignes quelles en lisent à lantenne. Je vais donc tâcher de dominer mon émotion.
Sachez quà mes yeux, J.-L., vous êtes une énigme, car vous faites, de lexercice de votre métier, un exploit permanent. En effet, on peut vous écouter sur cette antenne dans le journal de treize heures ; vous assurez en fin daprès-midi un magazine tout terrain, Synergie ; et vous vous produisez régulièrement à la télévision, sur la Cinquième, la chaîne clandestine.
Alors, je vous pose la question : comment faites-vous ? Est-ce quil vous arrive parfois de dormir ? Ne craignez-vous pas un contrôle anti-dopage ? Ou bien, à linstar de notre ami Paul-Loup, Souvent invité chez Ruquier, Paul-Loup Sulitzer est un auteur réputé pour faire écrire ses livres par dautres. Lun deux, Loup Durand, lassé, a fini par publier sous son propre nom. entretenez-vous une armée de nègres pour vous mâcher le travail ? Quand je pense au mal de loup, pardon... de chien quici on se donne tous pour mettre sur le papier deux textes de trois minutes une ou deux fois par semaine ! Sincèrement, je vous admire. Je vous admire, bon, cest un fait, mais jai honte de lavouer, je ne vous écoute pas souvent. Ou très rarement. Et même jamais, là, je lai dit. Le journal de treize heures, jai autre chose à faire à ce moment de la journée ; Synergie, de temps en temps, naguère, mais plus du tout depuis que jai pigé vos trucs. Et la Cinquième, je suis comme tout le monde, je la regarde chaque fois quil me tombe une dent.
Eh oui, disons-le une dernière fois, je reste baba devant votre omniprésence, votre puissance de travail, votre aisance, votre maîtrise de langlo-américain, votre compétence tous azimuts, e tutti quanti, mais VOUS ME TAPEZ SUR LE SYSTÈME ! Car, plus que nimporte qui à la radio, davantage encore que José Artur, et cest pas peu dire, vous incarnez le pa-ri-sia-nisme.
Dans votre magazine sur France Inter, vous papotez quotidiennement avec des rappeurs new yorkais ; avec des comédiens venus vendre leurs dernières salades sur scène ou sur toile ; avec des réalisateurs aussi géniaux quaméricains (ah ! les interviews en V.O. de Jean-Luc Hees ! ) ; avec des mannequins brésiliennes ou teutonnes (et tétonnées) ; avec des « tennismen » (je signale que ce mot n'existe dans aucune langue)... avec des tennismen chantant ou des patineurs analphabètes, et vice-versa ; avec des écrivains de Brooklyn ou du New Hampshire ; avec des starlettes de sitcom ou des « grandes dames » de la Comédie-Française ; avec des chanteurs hexagonaux qui font lOlympia, le Zénith, Bercy, le Bataclan, la Cigale, ou le Palais des Congrès ; avec des scénaristes hollywoodiens ; avec des chefs dorchestre ; avec des architectes ; avec des peintres ; avec des philosophes ; avec des chorégraphes Bref, ça défile comme sur les Champs-Élysées le 14 juillet, et cest aussi chiant.
Bon, vous allez me dire, tout ça, cest inévitable, cest le système de la promo, et, comme dirait Jérôme Bonaldi, qui a tout compris sauf que le public na pas son enthousiasme et se fatigue plus vite que lui, rien ne se vendrait si chacun ne faisait pas sa pub. Mais ça nexcuse que vos invités, pas vous !
Quoique les excès sont parfois cocasses, lorsque ledit invité est dun tartignolle qui dépasse la moyenne. Tenez, un soir, sur Canal Plus (oui, je vous lâche la grappe cinq minutes, je vous reprends tout de suite après), on interviewait une jeune actrice dont jai oublié le nom (jexagère : je ne lai jamais su) et qui a joué dans le film Farinelli, cette histoire romancée du célèbre castrat. Enfin à présent il est célèbre ; moi, comme tout un chacun, je nen avais jamais entendu parler. Le manieur de brosse à reluire appointé par Canal Plus, et que je mabstiendrai de nommer car au fond, pour son côté nounours en peluche, jaime beaucoup Philippe Gildas, lui demande, histoire de faire original, ce qui la incitée à vouloir jouer dans le film. Hein, Jean-Luc, que vous nauriez jamais pensé à ce genre de question, vous ? Demander à une actrice pourquoi elle tourne des films, autant demander à une contractuelle pourquoi elle pose des papillons sur votre pare-brise, ou à un homme politique pourquoi il ment !
Réponse de la donzelle : elle brûlait de participer à cette aventure (ici, marquons une pause, et ouvrons une parenthèse ; alors que, dans nos sociétés « avancées » comme les fromages , et où tout est banalisé, même les voyages spatiaux ressemblent de plus en plus à un boulot darchiviste à la Sécu, voilà-t-il pas que le moindre bout de pellicule du premier tâcheron venu devient « une aventure » dès quon en cause à la radio ou à la télé ?). Je reprends : elle brûlait, donc, de participer à cette aventure, parce que le personnage du castrat en question a vécu une existence « digne dune rock-star ». Digne dune rock-star ! Merci, chérie, cétait beau comme un Nocturne de Chopin, une statue de Praxitèle, un tableau du Caravage, un tube de Stone et Charden. On ta longtemps attendue, mais ça valait la peine, à présent, on touche vraiment le fond. Patiente un peu, va falloir envoyer Jacques Maillol Ce plongeur français, spécialiste des records de plongée en profondeur, a inspiré le film de Luc Besson Le grand bleu.pour te récupérer. « Une rock-star » ! Quand on a entendu cette perle dinculture, on peut prendre sa retraite de téléspectateur, non ? Il est trouvé, le maître étalon de la gloire lyrique : pas Maria Callas, pas Caruso, pas Édith Piaf, pas Jacques Brel, pas Sinatra. Pas même Pierre Bachelet, non ! Une rock-star.
Je sais bien je ne vous jette donc pas la pierre, Jean-Luc que trouver chaque jour un lot dinvités intéressants et préoccupés dautre chose que de leur nombril nest pas une sinécure (et ce nest pas Ruquier qui me contredira, surtout après le passage ici même de Richard Berry et du docteur Maréchal) ; que toutes les actrices ne sont pas des Anne Wiazemski, des Anny Duperey ou des Marie-France Pisier ;
quune « comédienne », comme elles sintitulent
toutes, nest pas professionnellement obligée davoir le
moindre vernis de culture ni la moindre ébauche dembryon dintelligence ;
et on ne peut non plus oublier que le public, de son côté,
a réservé un triomphe, il ny a pas si longtemps, à
une merde épaisse du cinéaste surfait quoique très
en vue Milos Forman, je parle de luvrette intitulée Amadeus, catalogue
dimbécillités quil (le public) a prise pour argent
comptant. Ha ! Salieri « musicien médiocre »
et « assassin de Mozart » ! Jen ris encore.
Bon, les torts sont donc partagés ; mais tout de même !
Sil
mest permis dapostropher un instant les gens qui comptent, les
trop modestes « faiseurs dopinion », laissez-moi
leur dire en substance : « Chers attachés de presse,
acariens, morpions et autres parasites des médias, vous dont le job
consiste à faire mousser les mérites réels ou prétendus
dun film, dun livre, dune pièce de théâtre,
ôtez-moi dun doute. Au nom simplement de la défense de
votre propre gagne-pain, ne devriez-vous pas, lorsque vous envoyez au casse-pipe
du service après-vente, et notamment chez notre inviteur-invité
daujourdhui, un acteur ou une actrice chargé de la promo,
ne devriez-vous pas exiger que, par contrat, il ou elle sengage à
ne pas pisser dans le potage ? » Car enfin, pour ne prendre
que mon modeste cas de spectateur à la cinéphilie exigeante,
javais, avant douïr le propos que je viens de citer, lintention
de voir ledit Farinelli. Or, à la suite de cette brillante
opération de promotion, jai boycotté le film, par crainte,
en effet, de voir débouler sur lécran ce castrat promu
rock-star du dix-huitième siècle, de le voir se pencher vers
moi, et de lentendre me susurrer à loreille, avec la
voix de Laurent Gerra : « Euuuuhh, bonjour, cest
Johnny ! »
Bien sûr, à
Synergie, il vous arrive de recevoir des bipèdes plus
doués. Heureusement. Sans quoi, je ne vois pas pour quelle
raison vous ne vous seriez pas encore retiré chez les trappistes.
Mais converser dans votre salon, Jean-Luc Hees, ce nest pas
seulement débiter les banalités dusage et que
chacun de nous, auditeur résigné, sattend quon
lui balance dans les tympans, du style « le tournage sest
merveilleusement passé, et Dugenou est un metteur en scène
génial, et tous mes camarades sont épatants »,
balivernes que plus personne ne gobe. Pas seulement ça. Cest
aussi et surtout, foutus bravaches ! capituler sans chier
la honte, comme dirait Frédéric Dard, face à
tout ce qui est « dans le vent », tout en se
donnant lair, bien sûr, de faire de la résistance
aux idées reçues ; cest ressortir avec une
régularité dhorloge atomique tous les lieux communs
du moment, mais avec la fermeté dun opposant clandestin,
traqué par la Gestapo, la Stasi ou le KGB, faites votre choix,
et qui aurait davance fait à la Juste Cause le don de
sa vie. Tous des Jean Moulin !
Un de vos invités,
par exemple, poussera la témérité jusquà
dénoncer les crimes serbes, et cela, à moins de deux
mille kilomètres de Sarajevo ; ces torses bombés
si loin des bombes, déjà, faisaient bien marrer Pierre
Desproges, ce nest donc pas une manie récente. Un autre
fustigera le gouvernement pour sa politique dans les banlieues défavorisées.
Les plus gonflés, prenant une pose martiale, se donneront le
délicieux frisson de railler feu Pasqua, de faire des réserves
sur le pape, ou de condamner Le Pen. Purée de nous ôtres !
Comment font-ils ? On en tremble pour eux.
Quant à lanimateur,
vous-même en loccurrence, cher Jean-Luc, il conclura ces
rodomontades dun bénisseur « Eh bien voilà.
Il fallait que ça soit dit ! », le tout dans
une atmosphère dhéroïsme feutré qui
gagne bientôt tout le studio. Au point quon sétonne
de ne pas voir de façon permanente, assiégeant la Maison
de Radio France comme durant quinze ans ils ont investi le Quartier
Latin après Mai-68, les fameux cars de CRS qui ont tant agacé
Jacques Chirac le soir de son face-à-face pré-électoral
avec Jospin.
Seuls les grincheux
se diront une fois de plus que ces discours de baroudeur de salon,
au fond, ça ne mange pas de pain, et que les temps ont bien
changé depuis Henri IV et Sully, puisque aujourdhui,
verbiage et piapiatage sont les deux mamelles de Radio France.
Bon, on passerait
volontiers là-dessus, et on éteindrait simplement sa
radio aux heures où France Inter nest plus France Inter,
si, à cet insignifiant bruit de fond, ne venait sajouter
la quintessence du parisianisme, qui consiste à laisser transparaître,
à coups dallusions pour happy few (à lintention
de Jacques Toubon qui mécoute, je traduis : pour
initiés)
qui consiste à laisser suinter une sorte
de connivence entre lanimateur et le monde du show-biz
microcosme dont certains croient encore quil fait rêver
les ploucs. La quintessence du parisianisme, cher Jean-Luc, cest
ce type de consensus que vous savez si bien établir avec vos
invités, sur le mode « Vous et moi sommes du
même monde, merde quoi ! » ; de sorte
quentre vous règne cet esprit de famille qui supprime
tout conflit, et ramène les désaccords au rang dinnocentes
taquineries entre frangins. Puisquau fond, ON EST TOUS DU MÊME
AVIS.
Cette connivence
linvité ne court guère, à Synergie,
le risque dêtre critiqué , vous avez dailleurs
une façon bien à vous de la manifester, qui consiste
à « faire peuple », sans trop de discernement
lorsque votre invité, académicien ou prix Nobel de physique,
ou tout simplement bien élevé, sattend à
une conversation dune certaine tenue. Eh oui ! Bien quà
vous voir, on devine le fils de bonne famille qui a décroché
son bac à Janson-de-Sailly, à moins que ce soit à
Louis-le-Grand, vous vous appliquez, attention touchante et presque
pathétique, à causer populo, comme sans doute vous supposez
quon le fait dans les banlieues glauques où crèchent
vos auditeurs, ces culs-terreux. Ainsi, vous ne parlerez jamais dun
« livre », mais dun « bouquin »
au grand ravissement des auteurs conviés, je le présume.
Rarement, vos invités investissent des capitaux dans le financement
dun film : ils « mettent des sous »
dans une « pelloche ». Et vous foncez quotidiennement
et tête baissée dans tous les tics langagiers du moment,
du niais et ressassé « incontournable »,
échantillon type de ce jargon prétentiard que les énarques
ont réussi à refiler à lhomme de la rue,
jusquà lhorripilant « Cest pas
évident » de la caissière de supermarché.
« Se lever tous les jours à six heures, oh la
la, cest pas évident ! ». Alors quoi,
cest difficile, de dire « Cest difficile » ?
Autre indice
de connivence entre animateur et invité connivence à
laquelle soppose en vain la règle du service public qui veut
que le tutoiement soit prohibé sitôt le micro ouvert, quand
bien même les deux convives seraient dans la vie copains comme cochons ;
et cela, pour épargner aux auditeurs la déplaisante impression
dêtre exclus de la conversation , autre indice de connivence,
dis-je, que cette manie de déblatérer sur les absents tout
en restant dans le vague, détestable plat que vous nous resservez
au moins une fois par jour. Ce festival de fausses audaces se termine invariablement
par la phrase rituelle « On ne va pas dire des noms, mais
tout le monde aura compris ! ». Là, lauditeur,
subjugué par tant de témérité, est illico renvoyé
dans les cordes, ce bouseux qui na pas la privilège dêtre
de votre bord, et donc dans la confidence : les fameux noms quon
« ne va pas dire », courage fuyons ! il voudrait
bien les connaître, ces noms, mais vous, pas mécontent davoir administré
la démonstration de votre bravoure et de votre indépendance
desprit, vous le laissez sur sa faim et battez en retraite sans vergogne.
Ne vous étonnez
donc pas si, pendant ce temps, relégué du mauvais côté
du transistor, le même auditeur, accablé, rêve
dun invité qui, une fois au moins, ne jouerait pas votre
jeu, mettrait les pieds dans le plat, pisserait dans la théière,
se délesterait du surplus de sa digestion dans le sucrier puis se torcherait
avec les napperons. Ha ! Il rêve, lauditeur, et vous
jouez gagnant à tous les coups, monsieur Hees : ce nest
pas demain quun inconscient ira saloper son « image »
en sécartant des rails que, tous, vous suivez docilement.
Que voulez-vous, « les bonnes gens naiment pas
que / lon suive une autre route queux. »
Alors, bonne route, puisque
vous lavez prise au sérieux, la blague que citait Pierre
Bouteiller : « Une bonne émission de radio ou de
télévision, cest un sujet, un verbe et un compliment. »