JPM a un avis sur tout – Atrocités japonaises – L’Unité 731

Atrocités japonaises – L’Unité 731

Entre 1931, date de l’invasion de la Mandchourie, et la défaite de 1945, les Japonais sont responsables de vingt millions de morts pour faits de guerre. Durant la seule occupation de la Chine par le Japon, entre 1937 et 1945, on compte dix millions de morts chinois (trente-cinq millions, selon le gouvernement de Pékin), sans compter les Coréens.

Mais le Japon a commis d’autres atrocités à caractère « scientifique ».

Le livre de Peter Williams et David Wallace, publié en français par les éditions Albin Michel sous le titre La guerre bactériologique : les secrets des expérimentations japonaises, n’a provoqué que peu d’échos dans la presse française lors de sa parution. Seule, apparemment, la revue « Science et Vie », sous la plume de son rédacteur en chef adjoint Gerald Messadié, en a rendu compte dans son numéro 884 de mai 1991.

Il a fallu attendre la commémoration du cinquantenaire des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, mi-août 1995, pour que les journaux, radios et télévisions, de France et d’ailleurs, exposent les faits. Cette « révélation » tardive – plus de quarante ans de secret total – avait été précédée, en 1989, par la découverte, en plein Tokyo, d’un charnier mis à jour par les ouvriers d’un chantier de construction qui travaillaient sur le nouveau quartier d’affaires de Shinjuku : la nouvelle n’ayant pu être dissimulée, compte tenu du lieu de la découverte, les autorités durent expliquer comment des cobayes humains avaient été utilisés, bien des années auparavant, dans une base japonaise située en Mandchourie, l’Unité 731, et comment des laboratoires qui en dépendaient durant la guerre se situaient à cet endroit, en pleine capitale, dirigés par le « père » du programme japonais de guerre biolologique, le lieutenant-général Shirô Ishii. Les corps des cobayes, sur lesquels des expérimentations avaient été faites, avaient ensuite été inhumés dans cette fosse commune.

En 1994, une exposition itinérante sur les crimes de l’Unité 731 fut organisée au Japon même ; elle entraîna les « excuses » que fit le Premier ministre socialiste Tomiichi Murayama le 15 août 1995 à Tokyo, au cours d’une simple conférence de presse. Excuses non reprises officiellement, ni par le gouvernement, ni par l’empereur Akihito lors de la cérémonie officielle célébrée ce même jour en l’honneur des soldats japonais morts au champ d’honneur.

Le livre de Williams et Wallace avait été précédé par la découverte, chez un bouquiniste, d’un livre de notes rédigés par l’un des militaires de l’Unité 731, et il avait tout pour déplaire aux Japonais, non moins qu’aux Étatsuniens d’ailleurs. Il révélait qu’en 1935, appuyé par les ultranationalistes du ministère de la Guerre, le brillant bactériologiste et microbiologiste japonais Shirô Ishii créa, à Togo, dans la plaine mandchoue, région de Harbin, l’« Unité 731 », chargée de réaliser des armes bactériologiques : bombes, bouteilles explosives, bonbons aux bacilles d’anthrax et autres – et de les expérimenter sur des prisonniers chinois.

Doté d’un budget important, il fit construire les installations de ce qu’on appela, dans la région, le « camp de prisonnier de Zhong-Ma » : un poste de commandement, appelé « le château », ainsi que des baraquements pour les prisonniers, et enfin des laboratoires. Il y commandait trois cents hommes, et recrutait « surtout des jeunes, entre 16 et 18 ans », selon le témoignage de Yoshio Shinokuza, recruté en 1939, et qui en fit partie. Le quartier général de l’Unité 731, qui s’appela d’abord « Unité Ishii », puis « Unité Kamo », était installé à Harbin, également en Mandchourie. « Officiellement, il s’agissait du département spécialisé dans la prévention des épidémies et l’approvisionnement en eau des troupes japonaises », affirme le même témoin. Les prisonniers, plus de cinq cents, étaient essentiellement des criminels et des « suspects », ils étaient bien nourris et autorisés à faire de l’exercice, afin de demeurer « en bon état ».

Pour essayer les armes mises au point, l’Unité 731 disposait d’une escadrille de sept avions, chargée de disséminer les germes produits : en clair, de les déverser sur les populations locales. En revanche, les avions japonais n’avaient pas le droit de survoler l’Unité 731, où les consignes de secret étaient très strictes : « Ne regarde pas, ne parle pas et ne demande rien ». En cas de tentative de fuite, les résidents de l’Unité étaient exécutés.

Comme les Japonais disposèrent, dans les années suivantes, de prisonniers chinois, russes, nord-américains, britanniques et autres, les dirigeants de l’Unité 731 ne se privèrent pas d’expérimenter sur eux certaines des armes qu’ils fabriquaient : ils leur inoculèrent ou leur firent boire des produits infectés par les bacilles de la dysenterie, de la typhoïde, de la peste bubonique, du choléra, etc. On leur injecta également du cyanure de potassium, on les empoisonna au gaz phosgène, on leur administra des décharges électriques de 20 000 volts. Les survivants étaient euthanasiés ou autopsiés vivants, chaque décès faisant l’objet d’une observation attentive, et les détails notés méticuleusement, dans un esprit « scientifique ».

Deux bâtiments, numérotés 7 et 8, et très protégés, étaient affectés à ce type d’expériences, et peu de gens y avaient accès. Le témoin affirme qu’« en réalité, on ne pouvait pas deviner leur existence de l’extérieur », et qu’il ignorait, au début, la nature de son travail de laborantin, lequel « consistait à mettre des préparations dans des tubes à essai pour les disposer ensuite dans une grande boîte ». Il ajoute avoir « su plus tard que ces solutions contenaient des bactéries comme le typhus, le choléra ou la dysenterie. En août 1939, une de ces boîtes a été déversée dans une rivière. [...] À leur retour, de nombreux soldats japonais sont morts du typhus ».

Ils pratiquèrent également sur leurs cobayes humains des expériences de vivisection, sans anesthésie, qui n’eurent rien à envier aux exploits des médecins nazis des camps de concentration allemands. Par exemple, lorsque Ishii avait besoin d’un cerveau humain pour ses travaux, il lui suffisait d’envoyer ses gardes en chercher un ; ceux-ci choisissaient alors un prisonnier et l’immobilisaient, tandis qu’un des leurs ouvrait le crâne du malheureux, à la hache ou à la scie. L’organe était alors ôté sans grande précaution, puis transporté rapidement au laboratoire d’Ishii, et le corps du prisonnier partait pour le four crématoire du camp… Autre exemple : ayant reçu une injection du bacille de la peste, des pillards chinois contractèrent la maladie, qui se manifesta douze jours plus tard. L’un d’eux survécu dix-neuf jours, et sa résistance lui valut d’être disséqué vivant.

Les auteurs du livre précité affirment qu’il y eut trois mille victimes à l’intérieur du camp, mais ils ne comptent pas celles des épidémies de peste que déclenchèrent les lâchers par avion de puces infectées, sur de vastes territoires chinois, et qui causèrent des milliers de victimes en Chine, en 1942 et 1943. L’historien étatsunien Sheldon Harris estime à deux cent mille le nombre total des victimes des expériences et des attaques bactériologiques.

L’Unité 731 était quasi-clandestine, mais beaucoup de scientifiques de renom y travaillèrent ; on y compta même un prince de la famille impériale, Takeda, qui y occupa un poste de direction. Il est donc exclu que l’empereur Hiro-Hito, dernier allié d’Hitler, ait ignoré son existence ; d’autant moins que son propre frère, le prince Mikasa, visita le Q.G. de Harbin et félicita Ishii, son fondateur, qui obtint en 1940 « la plus haute distinction du ministère de la Guerre, impartie à son rang, pour le succès de ses recherches. Très peu d’officiers ont obtenu cette décoration suprême ».

À l’automne 1940, l’Unité 731 prit de l’ampleur, et cinq branches furent établies au nord-est de la Chine. Le témoin précité fut admis en juillet 1941 dans l’équipe chargée de la culture des virus, puis, en 1942, travailla dans les bâtiments 7 et 8 où se pratiquaient les tests sur les cobayes humains : on y analysait leurs réactions aux germes cultivés, et on y testait « toutes sortes de vaccins ». Ce témoin avoue avoir provoqué la mort de cinq personnes, et avoir pratiqué des vivisections sur des prisonniers chinois, « en général des personnes intelligentes, des leaders. J’ai pratiqué ma première expérience de vivisection sur un chef chinois que nous avions exposé au virus de la peste », raconte-t-il.

D’autres témoins, mais anonymes, racontent, dans un livre publié à Tokyo au début de 1995, comment ils pratiquaient la vivisection sur les cobayes humains : « J’ai ouvert au scalpel la poitrine d’un prisonnier vivant. Nous opérions sans anesthésie. Les prisonniers étaient parfaitement conscients et poussaient des cris horribles... », dit l’un d’eux. Les médecins exposaient leurs victimes au gel pour tester les limites de la résistance humaine, injectaient de l’air ou de l’eau de mer dans leurs veines, les soumettaient à de violentes décharges électriques, et dépeçaient ceux qu’ils désignaient dans leur jargon comme des « bûches » (marutas).

Outre les armes bactériologiques, l’Unité 731 produisait aussi des gaz de combat, de l’ypérite en particulier. Ces gaz furent également utilisés à de multiples reprises durant l’invasion de la Chine, entraînant, selon des sources chinoises, la mort de 90 000 à 200 000 personnes.

Seule la fin de la guerre stoppa les activités de l’Unité 731, après dix ans de fonctionnement. Après la guerre, le général MacArthur régna quasiment sur le Japon, qui avait dû accepter l’armistice sans condition. On entreprit à ce moment des enquêtes sur la guerre bactériologique, et on commença d’établir des listes de criminels de guerre ; mais, alors qu’il était connu de tout le monde que le patron de l’Unité 731 était Ishii, on ne mentionna, malgré l’insistance des Soviétiques, ni son nom, ni celui des autres responsables, tel le général Umezu. Un tribunal siégea pourtant, mais les rapports les plus explosifs furent bizarrement escamotés. Quand on en vint à évoquer les cas d’inoculation de peste aux Chinois, le dossier fut rejeté sous le prétexte, avancé par les États-Unis eux-mêmes, qu’« il pouvait s’agir d’un programme de vaccination exécuté par les Japonais pour le bien du peuple chinois » (sic).

Les preuves ne manquaient pourtant pas : les Soviétiques en avaient trouvé d’accablantes ; et les rapports Sanders et Inglis étaient formels : les Japonais avaient utilisé la guerre bactériologique à grande échelle. Mais, apparemment, tout se passa comme si les responsables aux États-Unis ne voulaient pas qu’on parlât de la guerre bactériologique. Ceux des criminels de guerre japonais que l’on condamna furent ceux qui avaient participé à des expériences non bactériologiques, comme la vivisection, ou le remplacement du sang des prisonniers par de l’eau de mer. Lorsque les Soviétiques tentèrent de communiquer leurs preuves aux procès de Tokyo, ils ne réussirent pas à se faire entendre.

En réalité, tout semble indiquer qu’il y eut un pacte secret entre Ishii et les autres responsables de l’Unité 731, d’une part, et le gouvernement de MacArthur d’autre part, afin que les poursuites juridiques soient « suspendues », et les crimes de ces responsables dissimulés au tribunal, à condition que les travaux de l’Unité soient communiqués aux États-Unis. Et certains cadres de l’Unité 731 furent même intégrés dans l’armée des États-Unis. En effet, le gouvernement de ce pays poursuivait de son côté des recherches du même ordre, à Fort Detrick, et entendait profiter de l’avancée technique des Japonais en vue d’éventuels conflits futurs. Williams et Wallace mentionnent que « le 30 juin 1950, les chefs de l’état-major combiné [des États-Unis] ordonnèrent de produire des agents infectieux et de déterminer leur valeur offensive et les défenses qu’on pouvait leur opposer ». Et, en effet, les États-Unis avaient projeté de recourir à l’arme bactériologique durant la guerre de Corée, mais ils ne furent pas prêts à temps : Dale Jenkins, ancien chef entomologiste de Fort Detrick, écrivit en 1963 dans « Military Medicine » un article selon lequel des expériences sur la transmission des maladies par des insectes porteurs de bacilles avaient eu lieu l’année où la guerre de Corée prenait fin.

Les premières révélations sur les activités de l’Unité 731 sont venues en 1981 du professeur Keiichi Tsuneishi, enseignant l’histoire des sciences à l’Université de Kanagawa, qui qualifia l’Unité 731 d’« Auschwitz japonais », et affirma que, malgré leurs protestations d’innocence, ses compatriotes ne peuvent nier que le haut-commandement, le gouvernement et même l’empereur ont apporté leur appui à la création, par des médecins, de ce centre ultra-secret. Selon lui, plus de dix mille personnes travaillèrent à l’Unité 731, dont plusieurs centaines de médecins, dispersés dans plusieurs centres, à Harbin, à Singapour, et à Tokyo même, comme on l’a vu. Ils ne s’agissait pas de « savants fous », mais d’hommes convaincus d’œuvrer pour la science, et pour la victoire du Japon.

Le premier cas connu d’utilisation des armes bactériologiques par l’armée japonaise date de 1939, après l’incident de Nomonhai, bataille qui eut lieu à la frontière mongole contre l’Armée Rouge soviétique. À la suite de cet événement, un rapport secret sur l’efficacité de ces armes fut établi, et retrouvé par le professeur Tsuneishi dans les archives du Pentagone, aux États-Unis. Il y aurait eu une centaine de cas semblables, notamment à la bataille de Ningpo en 1940 (une centaine de Chinois contaminés par divers virus), à Shantou en 1941, et surtout autour de Shangai en 1942, où les bactéries disséminées provoquèrent la mort de 1700 hommes et l’hospitalisation de 10 000 autres... tous des soldats japonais. De sorte qu’à partir de cette date, on cessa d’utiliser les germes produits, afin de trouver un conditionnement plus efficace. En 1945, des récipients en céramique avaient été mis au point : ils contenaient des puces infectées par des bacilles, que des avions-kamikazes devaient larguer sur la Californie, mais qu’on n’eut pas le temps d’utiliser.

Le gouvernement japonais, qui a dû admettre en 1982 l’existence de l’Unité 731, prétend toujours ne pas être en mesure de dire quelles en étaient exactement les activités, et continue d’en interdire toute mention dans les livres d’histoire édités au Japon.

Un film chinois tenta de relater ces événements, Hei tai yang 731 (titre français : Camp 731 ; titres anglais : Man Behind the Sun ou Squadron 731). Datant de 1988, il a été présenté à Paris lors d’une séance unique au Forum des Images, aux Halles, le 26 août 1999. Écrit et réalisé par Tun Fei Mou, dont c’est la septième réalisation, il s’agit malheureusement d’un film d’horreur très médiocre, donnant racoleusement dans le genre gore, mais bien sûr sans la distance comique propre à ces films. Son côté propagandiste outrancier fait qu’il manque totalement son but, la prise de conscience. Interrogé par l’auteur de la présente page, son réalisateur avoue ignorer une œuvre d’une tout autre portée, Shoah, de Claude Lanzmann... Le quatrième film de Tun Fei Mou, Hei tai yang Nan Jing da tu sha (1995), qui traite des massacres de Nankin (trois cent mille victimes civiles), également commis par les Japonais, est probablement du même style, mais il n’a pas été possible de le voir en France, car il n’est sorti qu’à Hong-Kong le 7 juillet 1995 (Men Behind the Sun 4, ou Black Sun, ou Black Sun: The Nanking Massacre). Camp 731 existe en vidéo, dure une heure quarante, et la cassette est distribuée en France. Le film a connu une suite romancée, Hei tai yang 731 xu ji zhi sha ren gong chang, du cinéaste de Hong-Kong Godfrey Ho, en 1992 (Man behind the sun 2: Laboratory of the Devil). Il n’est sorti qu’à Hong-Kong, le 10 juillet 1992, et en Espagne, mais seulement en vidéo, le 21 avril 1996.

Références : « Science et Vie » n° 884, mai 1991 ; « Libération » n° 4430, mercredi 16 août 1995 ; le film Camp 731, de Tun Fei Mou ; le magazine « Facteur X » (aujourd’hui disparu, produit par Marshall Cavendish).
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Dernière mise à jour de cette page le lundi 3 avril 2017.